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Keziah Jones
© B.M.

Portrait de: Keziah Jones

Un pied dans la pop funk internationale, l’autre dans ses racines nigérianes, le véloce guitariste et séduisant chanteur Keziah Jones synthétise le rêve musical de l’époque. La sortie de son nouvel album Nigerian Wood est l'un des évènements phares de la rentrée.

 

Automne 1991. Interloqués, les spectateurs de la tournée européenne de Lenny Kravitz assistent aux premières parties ferventes d'une silhouette sombre et longiligne, arc-boutée sur une simple guitare acoustique. La musique qui en émane ne ressemble à aucune autre, sorte de folk très funky, où la voix et la guitare, slappée à la manière d'une basse, fusionnent en une entité insécable et violemment sensuelle. Quelques semaines plus tard, une chanson imparable, Rhythm Is Love, déferle sur les ondes et l'Europe. La France, la première, apprend le nom de cette silhouette noire si singulière : Keziah Jones, 23 ans, et une histoire déjà haute en couleurs. Nigérian d'origine, Keziah est envoyé à l'âge de huit ans en Angleterre par son père, richissime homme d’affaire, chef yoruba de son état, pour parfaire son éducation dans un collège privé. Investi corps et âme dans la musique, il prend la poudre d'escampette à la sortie de l'adolescence pour se réfugier dans la scène underground de Londres. Traverse la Manche à vingt ans avec une centaine de francs en poche. C'est à ce moment qu'un producteur de la compagnie Delabel le découvre, en train de chanter dans le métro parisien. Le premier album de Keziah, Blufunk is a Fact (1992), entérine les promesses du single : douze compositions d'une indéniable originalité reposent sur une grande puissance percussive qui, lorsqu'elle est alliée à la mélodie adéquate, emporte tout sur son passage.

Cet équilibre entre le chant et une musique très dense sera le challenge constant de Keziah Jones. Il ne le relèvera pas toujours : sur African Space Craft (1995), son second album, la balance penche dans le camp du groove. Impressionné par Living Colour et le grunge, Jones délivre un deuxième essai très électrique, traversé de solos hérissés, qui confortent ceux qui voient en lui un héritier de Jimi Hendrix. Hélas, les chansons tournent parfois à vide. Désireux de se réinventer à chaque étape, il laisse ensuite s'écouler trois ans avant Liquid Sunshine (1999). Il y expérimente une approche plus symphonique, avec une section de cordes sur plusieurs titres, mais reconnaîtra plus tard avoir livré un disque à moitié abouti, pressé par sa maison de disque après avoir longuement végété sous l'accumulation des tournées, de la dope et d'une confusion générale.

En 1996, Keziah Jones rencontre Fela Kuti. Les deux hommes, outre le pays qui les a vus naître, partagent des points communs troublants : origine aisée, carrière dans la médecine à l'horizon, puis l'exil londonien qui change la donne à jamais. L'influence de Fela s'entend sur Black Orpheus (2003), un album fouillé, ambitieux, portant trace d'un afrobeat moderne et démontrant surtout que la vision musicale de Keziah Jones est parvenue à maturité : urbaine, sensuelle, miroir du monde moderne et de son pluriculturalisme. Oscillant depuis son enfance entre l'Occident et l'Afrique, entre New York et Lagos comme il le chante sur Nigerian Wood, son nouvel opus qui sort ce mois-ci chez Because, Keziah Jones est avant tout un pourfendeur de frontières, géographiques et musicales.

Keziah Jones aime prendre son temps. Cinq albums en seize ans de carrière n'en font pas un artiste prolifique à proprement parler. Depuis Black Orpheus, cinq années se sont ainsi écoulées. Mais cette considération est à relativiser par une autre. Si l'univers de Keziah Jones et sa forte personnalité musicale se retrouvent à chaque album intacts, immédiatement familiers, le chanteur originaire de Lagos attache en revanche un grand soin à ne jamais se répéter, voire à
se réinventer. Même s'il s'inscrit dans la lignée de Black Orpheus, notamment par son incorporation de touches afrobeat, Nigerian Wood est une étape nouvelle pour Keziah Jones, qui fêtera cette année ses 40 ans. Le mérite en revient pour partie au producteur Karriem Riggins, qui a su aérer la musique toujours très dense de Keziah en la faisant reposer sur une batterie proéminente, qu’il joue lui-même de merveilleuse façon. Les lignes des basses, funky, charnelles, et les parties de clavier sont agencées avec soin, toujours judicieuses, de même que la guitare de Keziah assure les griffures nécessaires au groove sans prendre tout l'espace, comme ce fut parfois le cas par le passé. Tout cela ne ferait pas de Nigerian Wood un excellent album si Jones n'avait dans le même temps livré ce qui ressemble à sa collection de chansons les plus impressionnantes. Ses mélodies n'ont jamais été aussi belles, sa voix aussi expressive et nuancée. En témoigne le carré de titres qui ouvre l'album : Nigerian Wood, afro-funk torride, African Android, en ligne directe de Prince, le single My Kinda Girl et ses irrésistibles inflexions bossa, ou encore le poignant Long Distance Love. L'inspiration ne retombe à vrai dire jamais : de Lagos Vs New York, symbole de l'identité plurielle de Keziah, aux ballades soul Beautifulblackbutterfly et My Brother, jusqu’au morceau caché, tonitruant à souhait. Cinq ans d’attente, certes, mais au vu du résultat, on pardonne aisément.



Bertrand Bouard




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